[Analyse] Les caractéristiques spatiales du marché alsacien de granulats : implantations, transport, lieux de consommation
Implantation des carrières existantes, anticipations et préoccupations
La majorité des carrières alsaciennes de granulats alluvionnaires sont implantées en zone agricole, dans la plaine d’Alsace1. Une autre partie de ces carrières est exploitée en zone forestière, comme c’est le cas de la gravière de Herbsheim. Enfin, certaines carrières se situent à proximité de zones urbaines ou périurbaines, comme les carrières de Holtzheim ou Lingolsheim.
En Alsace, les lieux d’implantation des carrières sont historiques. Cette économie s’est développée progressivement au cours du XXème siècle. Aucune nouvelle carrière n’a été ouverte depuis 20 ans2. En effet, l’aménagement du territoire et, surtout, les considérations environnementales ont provoqué le renforcement de la législation et des conditions pour l’ouverture de nouvelles carrières. Ainsi, selon un article des Dernières Nouvelles d’Alsace, la raréfaction des autorisations risque « d’entraîner des tensions sur les ressources » et, selon un exploitant de carrière interrogé pour l’article, des « ruptures lorsque le BTP redémarrera3, si l’on n’anticipe pas les besoins ni ne renouvelle les exploitations »4. L’article souligne alors le fait que « les projections établies par les services de l’État démontrent que d’ici moins de dix ans, l’Alsace sera déficitaire ». Ainsi, l’absence de nouvelles autorisations d’exploitations inquiète les professionnels du secteur. D’un autre côté, des associations de protection de l’environnement comme Alsace Nature et des élus et riverains s’opposent à l’ouverture de nouvelles carrières, qui dégraderaient l’environnement, la qualité de l’eau et la qualité de vie. Bien qu’il n’y ait pas eu d’ouverture de nouveau site d’extraction depuis 20 ans, les entreprises en activité peuvent demander des autorisations d’extension ou d’approfondissement de leurs carrières existantes. C’est actuellement la manière la plus courante pour elles de continuer leur activité d’exploitation.
En Alsace, du fait de l’implantation historique des carrières, il y a une très faible opposition de la part des populations locales contre les activités d’extraction déjà en place. Les oppositions rencontrées par les exploitants sont liées aux demandes d’ouverture pour de nouvelles exploitations ou à des problématiques qui dépassent les préoccupations locales. Par exemple en 2023, quarante militants écologistes des Soulèvements de la Terre se sont introduits dans la cimenterie d’Holcim à Altkirch pour dénoncer un ensemble d’actions du groupe comme l’approvisionnement en béton du Grand Paris et du site de confinement de Stocamine à Wittelsheim, sa part importante de responsabilité dans le réchauffement climatique, la pollution de l’eau, l’artificialisation des sols5.
Un espace de consommation régional
Du fait de leur forte dotation en ressources alluvionnaires, le Haut-Rhin et le Bas-Rhin sont des espaces d’exportation, en capacité de répondre à une partie des besoins de leurs territoires limitrophes. Les granulats alsaciens sont transportés et consommés en Moselle, Meurthe-et-Moselle, dans les Vosges, sur le territoire de Belfort, mais aussi en Allemagne, Suisse, Belgique et aux Pays-Bas. En 2015, l’Alsace exporte 2 250 t de granulats vers l’Allemagne, 600 t vers les Pays-Bas, 400 t vers la Belgique et enfin 1300 t vers la Suisse6. Dans le Grand Est, le transport de granulats alimente surtout des flux locaux. En effet « le maillage actuel des carrières de granulats répond majoritairement à des besoins de proximité et concourt à l’autonomie de la région et des territoires. En moyenne et à l’échelle régionale, les granulats parcourent 36 km entre le lieu de production et le lieu de consommation » (SRC, 2024)7. Les rayons de livraison indiqués par les entreprises varient allant de 20 km en moyenne jusqu’à plus de 50km.
Le transport de granulats se fait vers deux types de lieux différents. D’une part, ils sont acheminés directement sur des chantiers du BTP, qui eux-mêmes sont variables dans l’espace et le temps. D’autre part, les granulats peuvent être transportés vers des postes fixes, tels que des installations industrielles où ils sont transformés en matériaux de construction comme le béton ou l’enrobé, ou des plateformes de négoce. C’est majoritairement lorsque les granulats sont à destination de ces postes fixes que les entreprises ont recours aux réseaux ferré et fluvial pour le transport, car les flux sont « plus massifiés, plus réguliers et plus durables » (SRC, 2024)8.
Des flux principalement routiers
Les granulats alsaciens sont acheminés par le réseau routier, ferré ou fluvial. Toutefois, le marché étant principalement local, le transport routier est privilégié. Celui-ci présente des avantages de flexibilité, de disponibilité, mais surtout d’accessibilité : il entraîne moins de coûts qui seraient liés, par exemple, aux ruptures de charge. Les camions permettent de transporter les granulats directement de la carrière au chantier. A l’échelle nationale, plus de 90 % de la production de granulats sont transportés dans des camions bennes, pour des distances inférieures à 50 km9. Selon une estimation du SRC, le transport routier représente 85 % du chargement des granulats produits dans le Grand Est, 33 % des matériaux exportés, 96,5 % des granulats qui transitent dans la région et 51 % des importations10. De fait, toutes les carrières alsaciennes qui communiquent sur le mode de transport utilisé pour la livraison de leurs granulats indiquent se servir de camions. Ces derniers permettent de répondre à la demande de granulats de proximité non seulement en France, mais aussi en Allemagne du Sud ou en Suisse pour ce qui concerne l’Alsace du Sud.
Le transport par voie fluviale ou ferrée est plus important pour le transport de granulats exportés ou parcourant une plus longue distance. Entre 2003 et 2013, 4,26 Mt de granulats alsaciens étaient acheminées par voie fluviale chaque année. 50 % de ces granulats étaient à destination de l’Allemagne (2,03 Mt), 32 % à destination des Pays Bas (1,35 Mt), 8% à destination de la Belgique (0,34 Mt), 8 % à destination de la Suisse et enfin 4,5 % étaient à destination de la Lorraine ou bien restaient en Alsace (0,2 Mt)11. 0,33 Mt de granulats étaient acheminés vers l’Alsace par voie fluviale sur la même période. Certaines carrières indiquent utiliser la voie fluviale pour l’export, charger des automoteurs sur le Rhin canalisé à destination de l’Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas. Certaines possèdent leur propre quai de chargement sur le Rhin ou le canal du Rhône au Rhin12.
Selon une estimation du SRC, le réseau ferré représente, sur la période 2015-2016, 3,2 % du transport des granulats produits dans le Grand Est, mais 7,9 % des flux intrarégionaux et 14,3 % des granulats exportés13.
Quelques critères de qualité
Les flux de granulats, et notamment l’export, peuvent répondre à un besoin en produits spécifiques. Notre étude porte principalement sur les granulats alluvionnaires, cependant il existe d’autres types de granulats (recyclés, éruptifs, etc). En fonction des usages, les substances ne sont pas substituables les unes aux autres. Selon le SRC, « les granulats alluvionnaires, du fait de leurs caractéristiques géotechniques, représentent généralement un élément indispensable des formulations des bétons hydrauliques » (SRC, 2024)14. La qualité ou la taille des granulats, le fait qu’ils soient lavés ou concassés, expliquent parfois que les carrières alsaciennes exportent leurs granulats à l’échelle régionale. Ainsi, « les flux de longue distance (Pays-Bas, Belgique, nord de l’Allemagne) concernent des matériaux élaborés à plus forte valeur ajoutée qui empruntent essentiellement la voie fluviale. Des flux ponctuels et très spécifiques de longue distance vers la Suisse concernent des matériaux à haute valeur ajoutée acheminés par voie routière » (SRC, 2024)15. D’autre part, le Rhin coule du Sud au Nord ; les dépôts alluvionnaires sont donc plus lourds et grossiers dans le Haut-Rhin et plus fins dans le Bas-Rhin16. Il y a alors une extraction plus importante de sable dans le Bas-Rhin et une plus forte production de graviers dans le Haut-Rhin. Cet écart entraîne des flux de granulats entre les deux départements.
Note de synthèse préparée et rédigée par Lise Favre Huchon, avril 2026
Notes :
1 Entretien du 23 mars 2026 avec la secrétaire adjointe Unicem Grand Est
2 Entretien du 23 mars 2026 avec la secretaire adjointe Unicem Grand Est
3 Voir Le marché des granulats alluvionnaires en Alsace (le mettre sous forme de lien ?)
4 Jean-François OTT (02 octobre 2023), En Alsace, le gravier peine à faire son trou, Dernières Nouvelles d’Alsace : https://c.dna.fr/economie/2023/10/02/en-alsace-le-gravier-peine-a-faire-son-trou
5Thibault Vetter (19 décembre 2023), 40 militants écologistes s’infiltrent dans la cimenterie d’Altkirch, Rue89 Strasbourg : https://www.rue89strasbourg.com/soulevements-de-la-terre-40-militants-infiltrent-cimenterie-altkirch-288277
6 DREAL Grand Est (2024), Schéma Régional des Carrières, Tome 2 p 51
7 DREAL Grand Est (2024), Schéma Régional des Carrières, Tome 2 p 32
8 DREAL Grand Est (2024), Schéma Régional des Carrières, Tome 2 p 50
9 UNICEM, De la carrière au chantier : comment sont transportés les matériaux de construction ? , consulté le 26 mars 2026 : https://www.unicem.fr/article/la-vie-en-pierre/de-la-carriere-au-chantier-comment-sont-transportes-les-materiaux-de-construction/
10 DREAL Grand Est (2024), Schéma Régional des Carrières, Tome 2 p 64
11 DREAL Grand Est (2024), Schéma Régional des Carrières, Tome 2 p 62
12 Voies navigables de France (2018), carte des voies navigables des bassins Nord-Est et Rhin
13 DREAL Grand Est (2024), Schéma Régional des Carrières, Tome 2 p 63
14 DREAL Grand Est (2024), Schéma Régional des Carrières, Tome 2 p 44
15 DREAL Grand Est (2024), Schéma Régional des Carrières, Tome 2 p 51
16 Entretien du 23 mars 2026 avec la secrétaire adjointe Unicem Grand Est
